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Historique
Ce nom si évocateur de Pointe-à-la-Bise remonte à un passé fort lointain. Pour les pêcheurs de la Belotte, c'était un promontoire qui protégeait leurs installations et embarcations de la bise. Selon les recherches faites par Georges Curtet, pour les communiers de Collonge et Vésenaz, c'étaient des champs, surtout des prés marécageux avec une grève de grande dimension recouverte en été par les eaux. Depuis les temps les plus anciens, les habitants de Collonge et de Vésenaz y avaient leurs pâturages communs, et c'est sous la dénomination de «communaux» que la Bise apparaît dans les premiers documents qui nous sont parvenus: des reconnaissances féodales passées en 1432 en faveur de l'Abbaye de Bellerive qui possédait des terres environnantes. Ces pâturages appartenaient alors aux communiers de Vésenaz, mais selon certains actes, les communiers de Collonge y avaient aussi des droits.
La première mention connue de ,la Bise» est un acte de 1542 passé devant notaire en faveur du Seigneur de Veigy pour des «pasquiers» au lieu appelé «Vers Bise ». Comme mentionné plus haut, le site devait être constitué principalement par des pâturages marécageux se prolongeant par une grande roselière. Les fluctuations du niveau du lac, qui ne furent régularisées qu'en 1888 par la construction du barrage de la Coulouvrenière, inondaient périodiquement le tout, et en hiver découvraient de larges grèves. Ces dernières étaient exploitées par les habitants qui venaient y chercher sable et gravier pour la construction de leurs maisons, de leurs chemins. Cette exploitation s'est d'ailleurs poursuivie jusqu'au début du XXe siècle. C'était un lieu assez solitaire, hanté par les pêcheurs et les chasseurs et l'on y accédait par un vieux chemin que les charrois de gravier avaient creusé d'ornières.
Vers la création de la première réserve naturelle
C'est en 1932 que l'Association pour la création et l'entretien de réserves naturelles dans le canton de Genève, qui deviendra plus tard l'Association Genevoise pour la Protection de la Nature (AGPN), puis Pro Natura Genève, pose la première clôture avec l'assentiment de la commune, du Département de Justice et Police et de celui des Travaux Publics, délimitant ainsi la première réserve naturelle.
Cette même année, il faut s'opposer à un projet de la Société des mouettes genevoises de construire un hangar et un atelier pour ses bateaux dans la parcelle nord. C'est à la suite de cette menace et grâce à l'insistance des pionniers de la protection de la nature à Genève qu'enfin le 20 octobre 1933 le Conseil d'Etat prend un arrêté de classement « afin d'assurer la protection du site naturel que constitue le lieu-dit: «Pointe-à-la-Bise.» Soit deux parcelles totalisant un peu moins de 5 hectares.
S'il a semblé d'abord que le site était désormais garanti quant à la conservation des milieux naturels, la protection de la faune s'est avérée rapidement insuffisante, notamment pendant la chasse.
En 1936, le Conseil d'Etat consent à créer une zone de 100 m. autour de la réserve, zone interdite à la chasse et au port d'armes. L'ampleur de cette mesure est bien étriquée, mais en dépit de démarches répétées on en restera là jusqu'en 1968. Cette année-là, enfin, nos réclamations justifiées obtiennent une satisfaction partielle : une réserve de chasse est délimitée sur le lac entre la Belotte et Bellerive (non compris les ports) et englobe tout le territoire de la Pointe-à-la-Bise.
36 ans pour assurer la sécurité de la faune !
La situation devient à peu près normale pour les oiseaux et les observateurs, mais cela n'arrête pas les braconniers, qui oseront même tirer de nuit, en janvier 1972, le sanglier qui s'était réfugié dans la réserve. L'exploit a certainement contribué à l'interdiction de la chasse dans le canton, votée en mai 1974. Nous devons ici rendre hommage à la perspicacité et à l'énergie dépensées en polémiques et discussions par des membres du comité de l'AGPN.
L'arrêté de classement de 1933 aurait dû assurer la conservation du site. Ceci n'a malheureusement pas été le cas, et de loin, malgré les protestations de notre association.
A partir de 1954, la majeure partie de la parcelle Nord a été affectée à un camping, ce qui a entraîné le remblayage du marais qui s'y trouvait, l'anéantissement de la végétation buissonnante, puis la suppression des roseaux, la destruction de la plage naturelle, remplacée par un remblais empiétant sur le lac, enfin le bitumage d'une vaste surface consacrée au parcage des voitures. Devant ces atteintes brutales au site naturel, les défenseurs de la nature ont réagi, bien sûr, sans parvenir à les empêcher.
En contrepartie, ils ont obtenu la préservation du marais central, et une rénovation (par l'Etat) de la clôture, qui n'était plus capable de dissuader les intrusions dans les roseaux. A cette dénaturation lourde de conséquences, d'autres se sont ajoutées, du moment que les dispositions du classement étaient déjà violées.
Ce fut d'abord, en 1969, l'aménagement d'un abordage pour les bateaux du service du lac des Travaux publics, aménagement qui a fâcheusement modifié la plage naturelle et entraîné la création d'un large accès carrossable.
En 1971, nous avons contesté l'érection d'un nouveau hangar pour l'Aviron, qui occupait un baraquement de bois hérité de travaux antérieurs et que nous espérions voir disparaître. Cette tentative de faire respecter les impératifs du classement et d'arrêter l'urbanisation de la Pointe-à-la-Bise a suscité pas mal de remous et c'est bien à contrecœur que nous avons dû admettre un compromis. Bien entendu, nous n'avions aucune intention hostile à l'égard de l'Aviron, mais notre devoir était de lutter. En contrepartie, nous avons obtenu un agrandissement de la réserve englobant les grands peupliers, et un étang qui a été creusé en 1973 pour augmenter la diversité du milieu naturel protégé.
La cohabitation avec le club d'Aviron s'est avérée positive, les sportifs ayant très rapidement démontré leur respect de la nature et leur présence a eu un effet dissuasif à l'égard de ceux pour qui une rive lacustre n'est qu'un terrain de jeu.
Une relique vivante qui exige beaucoup d'attention
Depuis lors, deux aménagements complémentaires ont été effectués avec l'aide de la Ligue Suisse pour la Protection de la Nature, et de la commune de Collonge-Bellerive. Il s'agit du creusage en 1988 d'un plan d'eau entre le lac et le camping et du creusage au printemps 1992 d'un étang au sud du camping. Ces travaux rendus nécessaires par l'atterrissement de l'ancienne roselière et son envahissement par les ronces et les buissons vont certainement contribuer à l'enrichissement biologique du site.
Nous avons vu grignoter un site naturel qui est véritablement unique au bord de notre lac. Avec la dernière grève naturelle, le dernier marais littoral, la dernière roselière lacustre du Léman genevois, la Pointe-à-la-Bise fait depuis près d'un siècle figure de «relique vivante». Or, même au prix d'efforts périodiquement remis en question, LAGPN n'a pas pu empêcher qu'en 40 ans la Pointe-à-laBise soit assiégée et amputée de moitié, alors que les dispositions légales étaient censées garantir son intégrité.
De toute évidence, si l'AGPN n'avait pas existé et lutté pour sa conservation, à une époque où l'on ne se souciait guère de ce problème, il n'en resterait rien qu'un vague souvenir.
C'est aussi avec satisfaction que nous avons pu participer à l'élaboration par le Département des Travaux Publics et la commune de Collonge-Bellerive d'un plan de site entré en vigueur le 3 octobre 1988 et qui, espérons-le, garantira à l'avenir la réserve de la Pointe-à-la-Bise.
« Notre vœu est que longtemps encore, grâce au refuge qui leur est réservé, les oiseaux continuent à revenir à Pointe-à-la-Bise; et alors, aux premières heures du jour, un collégien passionné de nature se glissera derrière les roseaux, en silence, pour observer cette merveille qui fera battre son cœur: un râle d'eau, ou un chevalier gambette, peut-être un oiseau plus rare ou seulement une bergeronnette printanière - un messager de ce monde fascinant, éternel et toujours neuf. Il contemplera les cérémonies nuptiales des grèbes huppés, il donnera un sourire aux grenouilles et aux premières fleurs.
Saura-t-il que bien d'autres avant lui ont éprouvé les mêmes joies, sur ce même rivage, depuis le jeune Necker qui avait 26 ans en 1812 jusqu'à nos contemporains seniors et juniors ? Aura-t-il une pensée pour ceux qui lui auront gardé cette Pointe-à-la-Bise ? N'importe: la nature sauvage sera là, où l'on apprend mieux que dans les livres, parce qu'elle est vivante».
Paul Géroudet et Claude Dériaz, membres du comité de l'AGPN
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